dimanche 5 avril 2009

San Ignacio et les Missions Jésuites

Le lendemain matin, nous partons pour San Ignacio, petit village qui serait ignoré de tous sans la présence d'une des ruine les plus singulières du continent: la mieux conservée des anciennes missions jésuites. Ce tas de pierres arraché à la jungle se trouve en plein milieu du village, et est la cause d'un incessant va et vient touristique, et une manne inespérée pour les habitants. La plupart des touristes débarquent en car "double-deck" grand luxe, sont jetés hors de leur cocon réfrigéré pour être amené en troupeau devant l'entrée du site où un guide leur baragouinera en spanglish tout ce qu'il faut pour épater tata ginette au retour. Quand la température desdits touristes semble monter dangereusement, on les remet prestement dans leur frigo, et hop, direction Iguazu ou Buenos Aires.

San Ignacio, son traffic, son animation, sa joie de vivre

Afin de ne pas déroger à notre condition de "touriste oui mais on va essayer que ça se voit pas trop", on décide de faire fonctionner l'économie locale en prenant une chambre dans une pension du village. Raté pour la couleur locale, le lieu est tenue par une vieille allemande immigrée ici avec sa fille. Par contre, bonne pioche pour le logement, c'est pour le moment la chambre la moins chère et la plus agréable du séjour.
Pour ceux qui se demandent quel peut bien être l'intérêt de visiter une mission en ruine (à part d'avoir un tampon sur la carte fidelité "Patrimoine Mondiale de l'Humanité" fournie par l'UNESCO), je crois qu'un petit point d'histoire s'impose. Ceux qui ont vu le film "Mission" avec De Niro peuvent en profiter pour aller aux toilettes ou se préparer un sandwich.

Début du XVI siècle: l'Empire Espagnol soumet les Indiens au régime de l'Encomienda. Les terres sont attribuées à des riches propriétaires, qui ont la tâche d'évangéliser, souvent par la force, les barbares païens qui ont vécu de la-dite terre depuis des millénaires. Pour les remercier, les abominables sauvages sont tenus de se mettre à son service, et triment dans les mines et dans les champs 12 heures par jour sept jour sur sept.
1580: Malgré la générosité du deal, les révoltes indiennes se font plus fortes et atteignent leur paroxysme. Le Paraguay est ingouvernable, et en 1609 ce service est aboli, mais pas l'impôt royal. Pour sortir de ce bourbier, on fait appel aux Jésuites, présents depuis 1549 dans la région.

Le nouveau système est le suivant: les Jésuites sont autorisés à fonder un État aux confins des fleuves Paraguay et Parana. Ils payent directement l'impôt à la couronne royale, et les Indiens, qu'ils évangélisent pacifiquement sont sous leur autorité. Un système social des plus original va pouvoir voir le jour en plein cœur de la jungle. Les différentes charges sont confiées à des Indiens élus, mais le plus haut placé est nommé par les Jésuites, qui ratifient et ont le dernier mot lors des votes. Les Indiens vivent à l'écart des Jésuites, dans des bâtiments communs disposés selon un plan en damier. La production est équitablement répartis entre tous. Un système basé sur l'autogestion et le partage préside aux échanges entre les membres de la communauté.
L'emploi du temps se base sur la liturgie et plusieurs prières par jour, la journée de travail est de 6h, la peine de mort abolie. Les services publics sont libres et gratuits, le taux d'alphabétisation est de 100%, il y a même un système de formation professionnel. Les Indiens Guaranis développent des dons dans les domaines artistiques: musique, sculpture, danse et chants religieux. Les cultures florissantes et l'élaboration d'artefacts complexes comme des montres et des instruments de musiques permet aux missions de dégager d'énormes bénéfices.

Les restes de la façade de l'Église

Mais au milieu du XVIIIème siècle, suite à des intrigues politiques entre Espagnols et Portugais, les Jésuites doivent abandonner les missions. Les Indiens refusent, mais sont rapidement massacrés et les survivants s'enfuient dans la forêt où ils sont les proies faciles des marchands d'esclaves. A partir de là, le nombre des Indiens Guaranis ne cessera de décroître, leur patrimoine culturel, déjà mis à mal par leur évangélisation, est réduit à néant. Le Guarani est la seule langue indienne officielle d'un état sud-américain (le Paraguay), triste lot de consolation pour ce peuple tellement de fois nié et bafoué.



Les ruines sont saisissantes, patiemment et partiellement sorties de leur prison végétale. Il y a beaucoup d'émotion à voir ces murs écroulés, ces piliers enserrés dans des racines noueuses, cet immense portail présidant aux destinés de ces indiens, arrachés à la jungle, a qui l'on aura appris à fabriquer des statues de saints, des armes et des violons, à chanter les louanges d'un dieu inconnu, pour finalement les massacrer et les vendre comme esclaves. Aussi un peu d'amusement à voir que derrière les beaux discours, les Pères Jésuites se réservait des salles beaucoup plus spacieuses que les chambrettes des Indiens, et une jolie vue sur la forêt et les montagnes pendant que toutes les fenêtres des logements donnaient sur la façade de l'Église.

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